Première exposition parisienne.
C’est une inévitable sensation de quiétude et de paix qui vous submerge lorsque vous poussez la porte de la galerie, aux murs entièrement recouverts de pièces de Jérôme Conscience.
Tout semble calme et silencieux, serein et propice au repos et à la méditation. Aucune couleur forte, mais un ensemble de pièces blanches, avec parfois quelques touches de bleu ou de rouge, et une seule œuvre totalement noire, clin d’œil à Soulages.
Et puis on s’approche et on est surpris de découvrir, peintes sur les toiles, des phrases inattendues, thèmes personnels, politiques, religieux, de société.
Sur deux murs, des petits formats presque ton sur ton, dont la plupart révèlent jeux de mots franchement salaces et sexuels.
La première impression se transforme en étonnement, en sourire, puis en questionnement…
Guy Bloch-Champfort : Pourquoi la majeure partie de ton travail est-elle consacrée aux phrases ?
Jérôme Conscience : Cela est arrivé un peu par hasard. Lorsque j’étais étudiant à l’Ecole des Beaux-Arts, je me suis vite intéressé au travail de Marcel Duchamp, Robert Filliou, John Giorno, Jean Dupuy, également à celui de Charles Fourier, le phalanstérien né à Besançon. J’aime beaucoup Philippe Léotard et son recueil de poésie « Pas un jour sans une ligne », que j’ai lu et relu. Je séchais les Beaux-Arts le mercredi après-midi pour suivre des cours de philo à la fac, et me suis mis à noircir des carnets de notes avec toutes sortes de phrases imaginées ou trouvées au détour d’une conversation, sans forcément savoir ce que j’en ferais… je me sentais proche de l’esthétique conceptuelle minimale à la Lawrence Weiner, Joseph Kosuth, Carl André, Dan Graham.
Le déclic s’est produit quand François Morellet a exposé à l’Isba. Lorsqu’il nous a été proposé de répondre à son œuvre, j’ai réalisé une composition écrite en lettres adhésives sur le mur, en dessous de son œuvre. J’avais trouvé ma forme plastique. Des lettres adhésives au mur je suis passé aux lettres adhésives sur toile, puis à la peinture sur toile.
Le travail sur le texte constitue la colonne vertébrale de mon travail, même si j’utilise aussi la photo, la vidéo et les volumes. J’aime jouer avec les mots et me jouer des mots, mettre en évidence l’inconscient, les lapsus et les connotations érotiques des phrases et des mots les plus anodins.
GBC : Qu’est-ce qu’une bonne phrase ?
JC : Il faut qu’elle sonne juste. Il est important pour moi de la lire à haute voix. C’est une forme de poésie visuelle, avec une dimension sonore, comme une petite musique.
GBC : Les sujets abordés sont très divers, politiques, religieux, sexuels, parmi bien d’autres, et souvent drôles…
JC : Oui, j’aime la plaisanterie, surtout quand elle cache une certaine gravité. Il y a souvent une réelle désespérance derrière un rire forcé. Ce qui m’inspire, c’est ce que je lis, je vois, je vis. N’étant pas très bavard, mes phrases me permettent de m’exprimer et parler avec légèreté de choses graves, souvent puisées dans la culture populaire dont je suis issu. Et puis j’aime laisser la possibilité au spectateur de s’approprier la phrase, de se raconter sa propre histoire.
GBC : Tu écris dans différentes langues…
JC : Le français est tout naturellement la langue que j’utilise le plus, mais il y a aussi l’anglais et l’espagnol, les langues occidentales les plus parlées au monde. Je travaille également avec l’hébreu, le latin et l’arabe, les trois langues des trois religions monothéistes, peut-être pour associer l’universel et le religieux…
GBC : Tu ne parles pas ces langues…
JC : Je comprends un peu l’anglais et l’espagnol, mais je me fais aider pour les traductions, il s’agit d’être précis ! Concernant le latin, tout a démarré avec une phrase soufflée par un ami avec qui j’étais surveillant de lycée, latiniste devenu prêtre depuis : coito ergo sum que l’on pourrait traduire par « je baise donc je suis ». De là est née l’envie de faire une série en m’inspirant des locutions latines des pages roses du Larousse.
Mon amour pour le judaïsme m’a conduit à étudier l’hébreu, je le lis un peu, surtout dans le livre de prière le samedi matin. Mais je me fais conseiller et corriger par des personnes qui matrîsent la langue.
Plus récemment pour les traductions en arabe, langue dont je ne connais ni l’alphabet ni la prononciation, je sous-traite entièrement la traduction.
GBC : En lisant les différents textes écrits sur ton travail, j’ai été frappé par le fait qu’il y était peu fait allusion à la création plastique de tes œuvres.
JC : Elle a pourtant une grande importance. Afin d’être certain d’un résultat parfait, je tends moi-même la toile sur le châssis, j’y applique une dizaine de couches d’acrylique d’un blanc froid pour donner à la fois profondeur et vibrations. Mais même ici les mots ont leur importance : j’aime choisir la couleur en fonction de son appellation : rouge diable, blanc divin, violet république …
GBC : Pratiquement, comment réalises-tu tes œuvres ?
JC : J’évacue le geste dans la peinture des textes. Les pochoirs sont réalisés de manière industrielle et la peinture faite à la bombe. Le plus souvent je peins sur toile même si parfois j’utilise d’autres supports plus techniques. Le support sert de base à ce que je veux signifier : par exemple, pour la série en latin j’aime l’idée d’une langue morte sur une base très contemporaine, le reynobond (deux plaques d’aluminium qui englobent une couche de résine.)
GBC : Peux-tu expliquer comment tu utilises les couleurs ?
JC : Pour les fonds, j’utilise principalement le blanc, un blanc bleuté, froid, afin de confronter un support austère à un texte souvent loufoque. C’est avec les lettres que parfois la couleur apparaît. Il y a également certaines séries avec des lettres noires sur fond noir, ou blanches sur fond blanc, pour lesquelles j’utilise des tons différents.
GBC : Il serait impossible de les lire autrement ! Et même avec des tons différents, ces œuvres vues de loin semblent totalement monochromes. Il est nécessaire de faire un effort pour les déchiffrer.
JC : Ce sont des monochromes qui parlent, avec cette idée de caché, de dépossession de soi, comme un idéal d’effacement.
GBC : Beaucoup d’artistes utilisent les phrases aujourd’hui, sous de multiples formes. Ton travail deviendrait- il à la mode ?
JC : Si c’était le cas, ce serait bien malgré moi ! Je m’intéresse peu à ce que font les autres artistes plasticiens, je préfère regarder du côté d’autres formes d’arts plus littéraires, cinématographique ou musicales…
La mode dans l’art, je m’en moque !
Guy Bloch-Champfort, auteur et critique d’art, 2016